Tristan et Iseut

« Bele amie, si est de nus : / Ne vuz sanz mei, ne jeo sanz vus » (Lai du Chèvrefeuille, de Marie de France)

Textes lus par Arnaud Denis (Les Compagnons de la Chimère)
et commentés Michelle Szkilnik (Paris 3 - Sorbonne Nouvelle)

École Normale Supérieure Ulm - 2016/2017
Conférence organisée par Guillaume Frecaut et Adèle Payen de la Garanderie

Illustration : Détail d'une miniature de Tristan aux prises avec quatorze chevaliers de la Table Ronde, Tristan en prose with interpolations of Lancelot en prose (Additional 5474, f.74), 4th quarter of the 13th century, British Library : https://www.bl.uk/catalogues/illuminatedmanuscripts/ILLUMIN.ASP?Size=mid&IllID=52491

Lien Savoirs : http://savoirs.ens.fr/expose.php?id=3075

Présentation de la conférence


L’histoire de Tristan et Iseut est celle d’une passion démesurée, d’un amour fou provoqué par un philtre magique, de deux destins inéluctablement enlacés, même après la mort (conclusion de 49 : 44 à la fin). Cet amour adultère et marginal, qui fait fi des conventions sociales, qui est si fort qu’il semble surpasser l’amour envers Dieu, a fasciné, inquiété et hanté tout le Moyen-Âge. Il se décline à l’infini, dans des récits inlassablement transmis de bouche à oreille, sur des fresques, des coffrets, des sculptures, des chapiteaux. Partager cette histoire revient ainsi à faire entendre une multiplicité de voix qui ont raconté, brodé, amplifié une légende celtique originelle aujourd’hui perdue.

Michelle Szkilnik choisit d’abord (du début à 12 : 27) de présenter le corpus des différents textes consacrés au mythe de Tristan et Iseut : des récits versifiés et fragmentaires de Thomas (vers 1170-1175) et Béroul (vers 1180) à la saga norroise en prose de frère Robert et au Tristan en prose du XIIIe siècle, en passant par les versions allemandes (Eilhart von Oberg et Gottfried de Strasbourg) et surtout les courts fragments versifiés que sont les « folies » (celle d’Oxford et celle de Berne), ainsi nommées parce que Tristan s’y déguise en fou, le Donnei des amants (ou « Tristan rossignol ») ou encore les lais (Lai du Chèvrefeuille de Marie de France).

Loin d’une reconstitution fictive du récit, telle celle imaginée par Joseph Bédier au XIXe siècle, Michelle Szkilnik et Arnaud Denis nous proposent un voyage en Cornouailles, dans la forêt du Morois  (texte 5 de 26 : 60 à 29 : 50 et texte 6 de 31 : 48 à 33 : 30) ou encore en Grande-Bretagne, où Tristan épouse Iseut aux Blanches-Mains (exil de Tristan et ses adieux à Iseut la Reine dans le texte 7 de 34 : 57 à 36 : 40), sans oublier de signaler les lacunes, les doutes, les versions concurrentes du mythe. Ce voyage est autant géographique que littéraire puisque qu’Arnaud Denis prête sa voix à Thomas, à Béroul et à d’autres anonymes.

Tel Renard, Tristan est un homme fin et rusé, qui ne cesse d’inventer – et Iseut aussi – des stratagèmes pour déclarer son amour ou passer du temps avec l’être aimé : il se déguise en Tantris le fou (texte 2 de 16 : 27 à 17 : 17 et texte 4 de 22 : 08 à 24 : 46), il imite le chant du rossignol, ce qui met Iseut à la torture (texte 3 de 19 : 16 à 21 : 35), il feint l’innocence dans la forêt du Morois, alors que le roi Marc les découvre endormis (texte 5 de 26 : 60 à 29 : 50). Pourtant, l’amour de Tristan et Iseut a aussi dérangé les hommes du Moyen-Âge : bien des auteurs ont tâché d’excuser, par l’invention du philtre provoquant un amour absolu, cette relation qui risquait de mettre en péril l’éthique courtoise, élaborée à partir du XIIe siècle pour canaliser et domestiquer les relations amoureuses. Chrétien de Troyes n’approuvera jamais la dimension subversive des aventures de Tristan, auquel il opposera un idéal d’amour conjugal et courtois (écouter la conférence La Voix d’un texte sur Chrétien de Troyes).

Le mythe de Tristan et Iseut est enfin une aventure à travers les signes et leurs ambiguïtés. L’amour ne rend pas aveugle, il brouille la compréhension, il multiplie les interprétations possibles du monde et ses langages. Si Tristan et Iseut parviennent à tromper le roi Marc à plusieurs reprises, ils se font progressivement prendre à leur propre piège, ce qui les conduit d’abord à revenir à la cour (texte 6 de 31 : 48 à 33 : 30) et les amènera surtout à la mort, une mort magnifiquement contée par Arnaud Denis et qui annonce celle des deux grands amants de Shakespeare, Roméo et Juliette (textes 9 et 10 de 42 : 54 à 49 : 43). Si cet amour absolu était voué à la mort, l’histoire des deux amants n’a, quant à elle, pas fini d’être contée.

Adèle Payen de la Garanderie

Référence des textes lus


1. La naissance de Tristan (Tristan en prose)

2. Le philtre (Folie d’Oxford)

3. Une rencontre des amants (Le Donnei des amants)

4. Tantris, le fou (Folie d’Oxford)

5. Les amants surpris par Marc dans la forêt du Morois (Tristan et Iseut de Béroul)

6. Repentir des amants dans la forêt du Morois (Tristan et Iseut de Beroul).

7. Tristan part en exil (Tristan de Thomas).

8. Message de Tristan à Yseut (Tristan de Thomas)

9. Mort de Tristan (Tristan de Thomas)

10. Mort d’Yseut (Tristan de Thomas)